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Et même le vent n'en a soufflé mot, appréciations de lecteurs
et même le vent n'en a soufflé mot"
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OMBRES ET BALLERINES
L’affiche attire l’œil.
Une femme en tenue légère y sourit, mais ce ne sont pas ses formes qui me captivent. Ce sont les mots :
« Les maisons closes, les hommes rêvent d’y entrer, les femmes font tout pour en sortir… »
Je murmure un juron. Le paradoxe me frappe.
Dans ma tête, ces mots prennent chair : Thérèse.
Elle est grande, mince, autour de soixante ans, encore jolie.
Quand elle marche, ses ballerines effleurent à peine le sol.
Ses bras ondulent légèrement, son dos reste droit.
Et pourtant, parfois, tout s’arrête.
Une ombre traverse son regard, un frisson court le long de son cou gracile.
Ses yeux se figent, sa respiration se suspend.
Un fantôme du passé la touche, invisible pour moi.
Puis elle reprend sa marche, oscillant entre légèreté et gravité, danseuse et funambule sur les pavés de sa mémoire.
Une vieille porte en bois… derrière, un univers qu’elle seule habite.
Thérèse a vu défiler des hommes et des histoires.
Elle a senti le souffle chaud des désirs, la froideur des larmes, la brutalité de certaines mains.
Elle a consolé, assouvi, subi.
Des hommes venus de partout, connus ou inconnus, cherchant à fuir l’ennui du monde réel, trouvant dans son corps un abri, un jeu, un désir.
Si elle pouvait parler, si elle pouvait écrire… elle aurait des centaines de voix dans sa bouche.
Des récits de gestes, de désirs, de douleurs.
Peut-être y aurait-elle mis l’ouverture « violée » qui l’a enfermée, tissant ses chaînes invisibles.
Aujourd’hui, elle murmure peu.
Derrière les volets clos, ses mots surgissent par éclats, fragments de douleur et de colère.
Elle frappe sur les fantômes du passé.
Chaque coup résonne comme un écho sourd.
Les oiseaux s’enfuient, effarés. Ma chienne dresse l'oreille.
Moi, je reste immobile, participant malgré moi à cette symphonie désordonnée de souffrance et de résistance.
Décembre a étendu son manteau de nuit.
L’air est dense, humide, chargé d’odeurs de bois et de feuilles mortes.Je marche le long du Steïr.
L’eau glisse doucement, reflet sombre des branches.
Une ombre surgit de derrière un châtaignier.
Je sursaute, le cœur battant à tout rompre.
Une ombre surgit derrière un châtaignier. Je sursaute.
C’est elle. Thérèse.
Son visage tordu par la peur, ses yeux larges comme des sphères de verre.
Elle me voit. Son corps se détend. Sa frayeur glisse, et un sourire fragile éclot sur ses lèvres, suspendu dans le silence. Je lui souris en retour comme on se parle sans un mot.
Tout près, l’affiche trône encore :
« Les maisons closes, les hommes rêvent d’y entrer, les femmes font tout pour en sortir… »
Thérèse continue sa danse invisible. La rivière me renvoie l'écho de ses pas.
Ses mains frappent le passé, ses épaules portent des mémoires.
Ses yeux reflètent à la fois la douleur, la grâce et la résistance.
Dans ses gestes, ses silences et ses frayeurs, elle incarne une vie entière, fragile, lumineuse, hantée, et absolument vivante.
Mahmoud Chaid m'a fait l'honneur et l'amitié de mettre en musique et d'interpréter "Roses rouges pour toujours".
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