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Et même le vent n'en a soufflé mot, appréciations de lecteurs
et même le vent n'en a soufflé mot"
Sur les bords de l' Odet
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Là où souffle la mémoire
L'oiseau et la femme à la robe de cotonnade bleu ciel
Une femme, vêtue d’une légère robe de cotonnade bleu ciel, s’abandonne au soleil.
Son corps, allongé négligemment sur un transat, se laisse caresser par les rayons ardents.
Un livre repose sur sa poitrine, ouvert à la trente et unième page. Elle somnole.
Au rythme lent de sa respiration, la chaleur de l’astre glisse sur sa peau. Elle offre au jardin une vision tranquille de féminité et de douceur.
Soudain, une sensation diffuse la traverse — celle d’une présence. D’un regard encore voilé de sommeil, elle entrouvre une paupière, se redresse légèrement. Rien. Seulement le jardin figé sous le soleil écrasant.
Elle se laisse retomber… puis la sensation revient, plus nette.
Cette fois, elle sait.
Sur la cheminée de la maison voisine, une silhouette sombre se détache. Un grand oiseau noir, immobile, tourné vers elle. Son regard est calme et perçant.
Ils se contemplent du coin de l’œil, sans bouger. Deux êtres en repos, liés par une attention silencieuse. Lui fait halte avant de poursuivre sa route. Elle profite d’un court répit avant de retourner à sa vie.
Une nuée d’oiseaux traverse soudain le ciel. Le grand oiseau les suit un instant du regard, comme un gardien des hauteurs, puis revient à elle.
Dans la lumière immobile de l’après-midi, ils partagent un moment suspendu.
Elle l’envie.
Quand il le voudra, il s’élancera à nouveau, porté par le vent.
Elle, non.
L’oiseau devient alors le fil de sa rêverie, l’alibi de son abandon.
Elle l’imagine voler, traverser des villes, des mers, des continents. Elle aimerait l’accompagner, quitter le poids des heures, se dissoudre dans l’espace.
Le temps d’une sieste, la femme et l’oiseau partagent le même ciel —
un ciel vaste, libre, sans entraves.
⋆⋆⋆
La ferme et l’usine
Il fait chaud, c’est le début de l’été.
Quelques abeilles butinent de fleur en fleur. Dans ce lieu champêtre, un chemin de traverse, parsemé de rires d’enfants, borde une modeste ferme. Au loin, un jeu de construction semble posé sur le sol. Les gamins, intrigués, convergent vers lui en courant.
Le soir, dans les chambres, les boîtes de cubes jonchent le plancher. Les maisons deviennent colorées. Les visages débarbouillés s’animent encore un instant avant de s’abandonner au sommeil.
Puis le béton avance, lentement, comme une bête vorace.
Les volets de la ferme se ferment. Bientôt, il ne reste plus que le souvenir des fenêtres aux pots fleuris. La bâtisse a pris la clé des champs. Les enfants ressentent son absence. Les animaux du lieu partageaient leurs jeux imaginaires et leurs secrets en culottes courtes.
La cité se réveille aux premières heures du jour. Une à une, les lumières éclairent les maisons mitoyennes.
Les abeilles ont quitté les lieux. D’autres, en habits de labeur, les ont remplacées. Elles s’en vont désormais « butiner » à l’usine de poissons. Certains jours, une chape océane enveloppe le carré de maisons, comme une marée venue s’approprier la terre.
L’usine, c’est toute une vie — celle de gens simples, concentrée dans un espace restreint.
Il fait chaud, c’est encore le début de l’été.
La grande cheminée domine toujours le quartier. La ferme a disparu depuis longtemps. La rivière se souvient des rires d’enfants dévalant le chemin des écoliers. Mais elle porte aussi l’empreinte de l’usine : certains jours, des poissons morts dérivent à sa surface, comme les vestiges d’un monde abîmé.
Le vent continue de souffler, mélodieusement, dans les arbres — parmi ceux qui tiennent encore debout. Il nous ramène l’écho d’une enfance où l’on jouait au cochon pendu, suspendus par les pieds aux branches près du corps de ferme, sous le regard tranquille du chien et du chat de la maison.
⋆⋆⋆
Le pont entre les deux
Elle ne sait pas exactement pourquoi l’oiseau l’émeut autant.
Ce qu’elle ressent n’est pas seulement un désir de voler, mais quelque chose de plus ancien, plus enfoui.
Dans la chaleur immobile de l’après-midi, son esprit glisse vers un autre été.
Un été où ses jambes étaient couvertes de poussière, où les arbres étaient immenses, où le monde semblait assez vaste pour contenir tous les jeux.
Elle se revoit suspendue à une branche, la tête en bas, riant à en perdre le souffle. Le ciel tournait doucement autour d’elle. Elle était un cochon pendu, un acrobate, un oiseau maladroit qui ne savait pas encore voler mais qui en avait déjà le désir.
À cette époque, la liberté n’avait pas de mots.
Elle était dans la course, dans la chute, dans les genoux écorchés et les cris joyeux.
Aujourd’hui, elle est allongée sur un transat, sous un soleil trop sage.
L’oiseau noir posé sur la cheminée la regarde, et dans son regard passe quelque chose qui lui ressemble.
Peut-être qu’il ne s’agit pas de partir très loin.
Peut-être s’agit-il simplement de retrouver cette façon d’habiter le ciel — même quand on a les pieds sur terre.
Mahmoud Chaid m'a fait l'honneur et l'amitié de mettre en musique et d'interpréter "Roses rouges pour toujours".
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